Women's Forum 2016

Women’s Forum 2016 : « La tech n'a beau compter que 11% de femmes, elles sont très actives ! »

A l’occasion du Women’s Forum de Deauville, nous sommes partis à la rencontre de Nora Toure, directrice du développement de Sculpteo et fondatrice de Women in 3D printing

Nora Toure

« J'ai dû faire un reality check », admet Nora Toure, en usant de l'anglais, sa langue d'adoption, à propos de sa vocation d'avocate en droit pénal international. L'étudiante est douée, mais les postes, à la cour pénale internationale de La Haye, par exemple, sont bien peu nombreux. Elle décide donc de se réorienter vers des études de commerce et, à la faveur du système d'alternance, se retrouve, en 2010, chargée du commercial dans une jeune société.

C'est Sculpteo, une start-up créée un an auparavant et spécialisée dans l'impression 3D. « Je n'y connaissais rien, avoue-t-elle en riant. Mais c'était comme une magic box, et j'ai adoré ! ». Elle engrange des contrats. La société prospère. Et se rend compte que 30 % de ses clients se trouvent aux Etats-Unis. « Le tout sans présence sur place et avec un site web à moitié en anglais seulement ! » : Nora Toure s'en émerveille encore... Dans ces conditions, ne faut-il pas créer une filiale sur place, pour être au plus près des clients ? C'est ce que lui propose son patron, Clément Moreau, co-fondateur de Sculpteo, en décembre 2012. Mais faut-il s’installer en Californie ou à Detroit ? Après tout, si la Silicon Valley fait rêver, l'impression 3D a de nombreux industriels pour clients, et Detroit, en pleine renaissance, fait sens aussi. Le choix de Sculpteo se porte finalement sur la baie de San Francisco : « Nous venions de signer des contrats avec Amazon, eBay et Staples », indique Nora Toure, pour l'expliquer.

Un petit, puis un grand bureau, à San Francisco

La jeune femme, accompagnée de son mari, qui a proposé à l'entreprise pour laquelle il travaille de monter sa filiale américaine, part bientôt à la conquête de la baie. Première chambre d'hôtel à San Francisco. Rien de bien luxueux. « Nous n'avions pas anticipé les prix des appartements, un deux pièces à San Francisco se loue entre 4 000 et 5 500 dollars le mois... », dit Nora Toure aujourd'hui. Elle se rabat finalement sur un site de services et trouve un petit appartement... dans un quartier mal famé pour commencer. Elle a entamé en parallèle les démarches administratives en vue d'obtenir un statut d'investisseur. Et s'est installée dans un espace de co-working. « J'ai tout fait, rit-elle, d'abord une simple table partagée, pour poser mon ordinateur, puis une table à moi, puis un vrai bureau et enfin, un lieu plus grand. » Tout cela pour suivre les affaires de Sculpteo, qui prennent de l'ampleur sur place.

"J'ai voulu effacer les stéréotypes" Nora Toure

« J'ai dû prouver au siège que je pouvais gérer des clients sans avoir besoin de Paris », se souvient-elle. L'adaptation, des deux côtés, n'est pas toujours aisée. La communication non plus. Et pour cause, le décalage horaire ne lui laisse pas beaucoup de temps pour les échanges avec les équipes. Elle revient d'ailleurs deux fois par an en France, histoire de cultiver la relation avec la maison mère. « J'ai eu aussi de grands moments de panique, de vertige comme devant une page blanche, à ne pas savoir par où commencer », avoue-t-elle également. Et évidemment, elle a dû aussi apprendre à faire des affaires aux Etats-Unis. Au delà des contraintes administratives, les différences culturelles sont à prendre en compte. « J'ai voulu effacer les stéréotypes », dit-elle. Mais ils ont la vie dure... Et comment trouver des prospects ? Comment faire du networking ? « A la différence de la France, les Américains sont très accessibles, note Nora Toure, mais encore faut-il comprendre s'ils sont intéressés par votre service ou simplement polis.... » En tout cas, ils apprécient les entreprises étrangères - pourvu qu'elles soient installées sur place... « Nous avions bien une représentation à San Francisco, mais nous faisions toujours fabriquer en France », poursuit la directrice du développement de Sculpteo. Ce qui était de moins en moins logique, ne serait-ce qu'en raison des coûts de transport. Pour elle, l'idée de lancer une usine s'est vite imposée. Il lui a cependant fallu deux ans pour convaincre le siège, chiffres à l'appui, qu'une unité de production dans la région de San Francisco était indispensable, « question d'image, dit-elle, et de customer service ». Grâce à une nouvelle levée de fonds, Sculpteo donne son feu vert. Et la voici, une fois de plus, partie en chasse. Elle trouve des locaux de 200 mètres carrés à Oakland, à une vingtaine de kilomètres de San Francisco, dans une ancienne usine Chrysler désaffectée. Le quartier est pauvre, la violence forte... La jeune femme décide cependant d'y installer également ses bureaux - « et les clients viennent ! » - dit-elle. En trois ans de présence sur place, la proportion de clients américains dans le portefeuille de Sculpteo est passée de 30 % à 45 %.

Un blog pour soutenir les femmes dans la 3D

Blog

Nora Toure n'a donc pas le temps de chômer. Pourtant, elle a lancé un blog - Women in 3D printing - pour promouvoir et soutenir les femmes dans ce secteur. « J'ai commencé à recenser mon réseau et, en 2014, à écrire, raconte-t-elle. Il se trouve que ce n'était que des femmes. » Depuis, elle blogue et fait des interviews de femmes dans l'industrie de la 3D. Le succès a été immédiat. « Les demandes d'interviews de femmes ont commencé à pleuvoir. Alors que je n'en publiais qu'une par mois au début, je suis passée à une par semaine ! La tech n'a beau compter que 11 % de femmes, elles sont très actives, elles font plein de choses ! », s'exclame-t-elle. Le réseau, lancé avec une vingtaine d'amies, compte aujourd'hui quelque 2 000 femmes, dans le monde entier. Du coup, Nora Toure veut établir une antenne à Paris, et y organiser une conférence annuelle. Elle prend aussi le temps de conseiller d'une part une ONG qui enseigne la 3D au Nigeria, et de l'autre, une conférence sur la 3D dans la santé, qui se tiendra à San Francisco en avril prochain. Autant dire que la jeune femme de 28 ans déborde d'idées et d'énergie. Pas étonnant qu'elle ait trouvé sa place au Women's Forum de Deauville cette année.


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