Temoignage de Charles Hervé-Gruyer, créateur avec sa femme Perrine de la ferme du Bec Hellouin en Normandie

Charles Hervé-Gruyer, créateur avec sa femme Perrine de la ferme du Bec Hellouin en Normandie, nous a accordé une interview à l’occasion de la journée mondiale de l’environnement. Il nous présente ici son parcours, sa ferme, la permaculture et sa vision d’une agriculture durable.

Pouvez-vous nous parler de votre parcours ?

J’ai 58 ans et suis éducateur spécialisé de formation. J’ai eu un bateau-école pendant 22 ans, Fleur de Lampaul, avec lequel nous emmenions des jeunes étudier les hommes et la nature à travers le monde. Ma femme était juriste internationale. Nous sommes devenus agriculteurs en 2006 sans rien y connaitre car nous étions tous les deux d’origine citadine. Nous avons découvert la permaculture et décidé de créer un nouveau type de ferme. Très rapidement, nous nous sommes aperçus que nous avions des résultats très étonnants qui ont intéressé la communauté scientifique. De 2011 à 2015 nous avons mené une étude qui portait sur la performance économique de ce modèle. Les programmes de recherche ont été menés en partenariat avec l’INRA et AgroParisTech. Aujourd’hui, les activités de la ferme se sont diversifiées.

Pouvez-vous nous parler de la ferme du Bec Hellouin et de ses différences par rapport à des fermes conventionnelles ou biologiques ?

La ferme du Bec Hellouin est une ferme expérimentale. Les écosystèmes naturels nous servent de modèle. Notre ferme est une ferme de 20 hectares qui comprend beaucoup de bois et d’herbages. Seulement 4000m carrés sont cultivés en maraîchage diversifié, ce qui représente une toute petite surface. Nous travaillons complètement à la main et nous avons donc moins d’investissements et de charges de fonctionnement que les fermes traditionnelles. Nous sommes entre 12 et 15. Nos activités se sont diversifiées entre la production agricole, les programmes de recherche (5 en ce moment), la partie enseignement / formation et la partie essaimage.  Nous faisons tout à la main sur des très petites surfaces qui sont extrêmement soignées. Notre modèle s’inspire à la fois du passé (nous cherchons à prendre le meilleur de différentes traditions, qu’elles soient françaises ou inspirées des pays du sud), mais aussi des découvertes scientifiques les plus modernes en rapport avec les sciences du vivant pour inventer l’étape d’après, c’est-à-dire l’agriculture du futur, l’agriculture de demain. Nous avons franchi un cap avec l’INRA notamment qui est venu confirmer les résultats. Les études ont eu un impact énorme sur le monde agricole et même au-delà, ce qui fait que nous sommes très sollicités pour accompagner des villes ou des projets.

Qu’est-ce que la permaculture ?

C’est une approche très contemporaine qui propose de prendre les écosystèmes naturels comme source d’inspiration pour nos installations humaines. La nature est notre grande inspiratrice. Nous essayons de créer des systèmes plus durables, qui consomment moins d’énergie et produisent moins de déchets. Cette approche a été formulée dans les années 1970 en Australie et a essaimé dans le monde anglo-saxon. Quand nous avons commencé en 2008, ce modèle était très peu présent en France. Nous sommes allés glaner des idées sur les formes d’agriculture à travers le monde. Ce que l’on constate est que plus on rend la ferme naturelle, plus elle gagne en productivité. La performance économique dépend de la performance écologique, ce qui est tout à fait nouveau dans le monde de l’agriculture. Ce modèle libère de l’espace pour planter des arbres, avoir des animaux. La ferme devient une mosaïque de petits milieux naturels. Il y a plein d‘externalités positives à ce modèle, comme la séquestration de carbone dans le sol et la biodiversité.

Quels sont les résultats de ce type d’agriculture ?

Sur 1000 m carrés, nous produisons 55 0000 euros de légumes commercialisés, c’est-à-dire 55 euros au mètre carré. Avec un tracteur dans un modèle traditionnel, les rendements sont de l’ordre de 5 euros au mètre carré. Nous produisons à la main autant de légumes que des collègues avec un tracteur sur 10 fois moins d’espace. Finalement, notre approche beaucoup plus naturelle se montre aussi beaucoup plus productive, ce qui est une excellente nouvelle.

En quoi la permaculture est-elle une solution durable ?

Parce que la nature est durable. Cela fait 3,8 milliards d’années que la vie s’est développée sur la planète et elle a survécu à toutes les crises. Prendre la nature comme inspiratrice rend le modèle plus durable. Lorsque on a une ferme d’un hectare, si on la cultive avec un tracteur, tout est cultivé, le sol est régulièrement mis à nu. Avec ce type d’agriculture, on est toujours dépendant de l’extérieur de la ferme car la terre perd de sa fertilité, ce qui nécessite des apports extérieurs. A surface égale, la production chez nous ne requiert qu’un dixième d’hectare. La ferme peut devenir auto fertile grâce au reste de l’espace qui produit de la biomasse utilisée pour fertiliser le « cœur intensif » cultivé. Nous créons du sol qui s’améliore en quantité et en qualité. De plus, nous stockons du carbone dans le sol et dans les arbres, ce qui a un effet sur le changement climatique, à notre petite échelle. Notre modèle protège aussi la biodiversité. Nous ainsi dans une spirale vertueuse et le temps joue en notre faveur.

Pensez-vous que ce modèle est généralisable ?

Complètement. A l’échelle de notre pays, un tel modèle pourrait être une source de création de nombreux emplois. L’agriculture actuelle dépend énormément du pétrole et il n’y en aura plus demain. Notre approche requiert juste le soleil. Nous ne couperons pas à une très profonde révolution dans notre manière de produire notre nourriture. La création de nombreuses microfermes naturelles et hautement productives pourrait être une solution pour nourrir l’humanité, notamment les pays du sud, où les très petites fermes cultivées à la main sont encore la norme, ce qui qui explique que nous sommes contactés par de nombreuses ONGs.

Un petit mot pour cette journée mondiale de l’environnement

Pratiquement un tiers de notre empreinte écologique est liée à notre alimentation

La manière dont nous nous nourrissons impacte énormément la planète. Pratiquement un tiers de notre empreinte écologique est liée à notre alimentation. L’agriculture est un facteur de transition sociétale majeur pouvant avoir un effet levier sur beaucoup d’autres secteurs. En partant de notre nourriture, nous pouvons revisiter toute notre manière de vivre et n’utiliser qu’une seule planète (l’empreinte écologique du français est actuellement de trois planètes). C’est une solution élégante pour sortir par le haut de la crise écologique dans laquelle nous nous enfonçons.

Pour en savoir plus :

Site de la ferme du Bec Hellouin

Livre : Guérir la Terre, nourrir les Hommes, Perrine et Charles HERVÉ-GRUYER, Editions Actes Sud, 2014

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