Télétravail, quels changements pour les entreprises : entretien avec Drifa Choulet

Le télétravail, normalisé par la crise du Covid-19, bouleverse les relations professionnelles. Dans cette nouvelle organisation, le manager revêt un rôle essentiel. Discussion avec Drifa Choulet, coach spécialisée dans l’accompagnement des managers et de leurs équipes, autour des transformations de ce métier.  

Engendrée par l’épidémie de Covid-19, la crise sanitaire a bouleversé le monde professionnel, tous secteurs confondus. La distanciation sociale, instrument de protection des populations, a émergé dans l’espace public, mais aussi au sein des entreprises. Clé de voûte des équipes opérationnelles et garant de la productivité, les managers ont dû faire face à de nouvelles problématiques : manager leurs équipes à distance, maintenir le plus possible une cohésion entre les membres de l’équipe, éviter l’isolement des individus et la perte de motivation ou de sens que celui-ci peut engendrer. Dès lors, ils ont vu leur rôle prendre une place décisive durant cette période. Drifa Choulet, coach spécialisée dans l’accompagnement managérial dresse un constat sans appel : « après quasiment un an de télétravail, tout le monde est épuisé. Aujourd’hui, les managers, eux-mêmes fatigués, doivent faire avec des équipes tout aussi éprouvées par cette situation. Ils n’ont souvent pas suffisamment de « bande passante » pour accorder du temps et de l’attention à chaque membre de l’équipe ».  

« La priorité du manager en ce moment devrait être de maintenir le lien entre l’entreprise et ses salariés » 

« Je crois qu’en cette période très particulière, les missions du manager doivent être revues. La priorité, telle qu’exprimée par les dirigeants, devrait être de maintenir le lien entre l’entreprise et ses salariés », conseille la coach. Dans un contexte de travail à distance, l'experte recommande à chaque manager, une fois par semaine a minima, d’échanger 15 à 30 minutes individuellement avec chaque équipier pour discuter d’autre chose que de l’opérationnel. « Pour beaucoup, cet échange bilatéral sera essentiel », explique Drifa Choulet. « Exprimer les demandes et cadrer les missions de chacun : il faut communiquer encore plus qu’en présentiel ». Concrètement, avoir en tête que les salariés sont saturés d’e-mails et de visio-conférences, et ne pas hésiter par exemple à utiliser son téléphone portable. « D’ailleurs, je recommande, dès que cela est posible, de faire des réunions par téléphone en allant marcher, cela permet de se régénérer car les longues heures passées assis sur une chaise face à un écran pèsent aussi sur le physique », ajoute-t-elle. 

Au-delà même du manager, les équipes devraient échanger entre elles, garder des moments de détente et de conversation qui existaient avant cette nouvelle organisation distancielle. « Ritualiser un café d’équipe une ou deux fois par semaine, investir un court créneau avant de commencer la journée, prévoir un déjeuner en visio en petits groupes sont des façons de maintenir cette vie collective, et cela pas forcément en présence du manager », recommande Drifa Choulet. 

Télétravail : nouvel équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle 

L’experte constate également que la crise a fait apparaître un nouveau contrat social. « Auparavant, les entreprises ignoraient – plus ou moins consciemment- ce périmètre personnel, par exemple lorsque les employés prolongeaient leur temps de travail le soir ou le week-end », observe Drifa Choulet. Désormais, le télétravail révèle le débordement de la vie professionnelle sur la vie personnelle. « Je crois que les entreprises, et les managers qui les incarnent, vont devoir regarder cette réalité. Une négociation implicite va se jouer entre l’employeur et le salarié, prêt à travailler plus longtemps mais qui ne sera pas prêt à renoncer le moment venu à cette flexibilité personnelle qu’il a gagné à travers le travail à distance », explique-t-elle. 

Dans une société post-Covid, où les employés auront expérimenté le télétravail, la question du sens va s’avérer capitale. De fait, travailler de chez soi peut faire perdre de vue ses objectifs, voire même le sentiment d’appartenance au groupe, entrainant une remise en question de sa place au sein de l’entreprise. « Le manager intervient ici pour redonner et renforcer le sens des missions confiées aux membres de son équipe », pour les inclure dans le collectif et renforcer leur sentiment de valeur ajoutée. « Demain, quand les équipes reviendront au bureau, le manager devra leur expliquer pourquoi ils sont là. » 

Formation : le manager doit être attentif aux jeunes 

Si redonner du sens aux équipes est primordial, c’est encore plus le cas pour les jeunes, moins rompus à leur mission. Pour la spécialiste, les managers doivent porter une attention particulière aux juniors. « La question de l’isolement chez les jeunes est assez inquiétante. Ils se sentent éloignés et invisibilisés vis-à-vis de leur direction, coupés de l’expérience et de l’apprentissage qu’ils auraient dû acquérir au contact de leurs supérieurs. Ils exécutent sans se sentir impliqués », rapporte Drifa Choulet. Il est nécessaire de repenser l’intégration et la montée en compétences des juniors, par exemple en instaurant des binôme junior/senior au sein des équipes. 

De manière générale, les managers vont à l’avenir être managers d’équipes hybrides, mêlant travail présentiel et distanciel. « Un management sur-mesure est aujourd’hui à appliquer. Il faut parler différemment aux composantes de l’équipe en matière de séniorité, de besoin d’accompagnement, de volonté de plus ou moins télétravailler. In fine, l’objectif du management doit être l’autonomie et la responsabilisation des équipiers », affirme la coach.  

Direction : repenser l'évolution du poste de manager 

Les directions doivent redéfinir les outils d’appréciation du manager autour des missions relationnelles. « Pour les chefs d’entreprise, je conseille de privilégier des évaluations à 360° de leur manager. Ce n’est pas seulement la direction qui fait son retour, ce sont aussi les équipes opérationnelles ». S’ils sont les garants du bien-être de leur équipe, Drifa Choulet constate un sentiment de solitude parmi de nombreux salariés (sans forcément de lien avec l’équilibre de leur vie privé). Plus les managers sont débordés, moins ils dialoguent avec leurs équipes. « Il faut rompre avec cet enfermement pour préparer le retour au bureau. Les managers ne peuvent pas se permettre d’accumuler des mois de non-communication menant les équipes à se sentir délaissées, ce qui combiné à une surcharge de travail peut accroître les risques psycho-sociaux », s’inquiète-t-elle.  

Pour cela, les directions des entreprises doivent accompagner leurs managers : « Être manager ne s’improvise pas. Les tops managers et les directions doivent insuffler le mouvement, il faut accompagner les managers, les former à la posture managériale d’aujourd’hui et de demain ».  

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