Areeba Rehman : vous avez dit audace ?

Mardi 17 septembre 2019, c’était la rentrée des Midi Entrepreneures au lounge de Bpifrance ! L’occasion d’échanger sans filtre pendant 90 minutes avec Areeba Rehman, impressionnante par son audace et son naturel, fondatrice de Fretbay, la première place de marché de transport et de déménagement pas cher, et My Box Man, une plateforme de livraison collaborative. Une rencontre animée par Frédérique Cintrat, fondatrice d’Axielles.

Ou téléchargez l’application « Axielles Corporate » sur Play Store ou App Store !

Racontez-nous… Pourquoi être passée de professeure d’anglais à entrepreneure ?

Cela revient à quinze ans déjà, lorsque j’ai décidé de vendre à prix cassés mes meubles sur Ebay… Des prix tellement cassés, qu’aucune vente n’aboutissait : le coût du transport se retrouvait beaucoup plus élevé que le prix du bien ! C’est à ce moment là que je suis tombée sur une étude affirmant qu’un camion de fret sur quatre roulait à vide, et qu’un sur deux n’était qu’à moitié plein… J’ai alors pensé à une plateforme digitale mettant en relation les expéditeurs et des transporteurs cherchant à rentabiliser leurs déplacements. C’est ainsi qu’est né FretBay… Et que, sans formation entrepreneuriale aucune ni connaissance particulière du secteur du fret, j’ai arrêté d’enseigner l’anglais pour me lancer dans l’aventure entrepreneuriale : un besoin, une idée innovante et une détermination à la concrétiser ! 

Comment avez-vous géré cette transition de profession ?

En faisant plein d’erreurs… (rires). Quand j’ai imaginé FretBay, j’étais persuadée (comme beaucoup d’entrepereneur.es) d’avoir trouvé l’idée du siècle, celle qui convaincrait rapidement le monde entier. J’ai donc démissionné du jour au lendemain pour m’y consacrer à 100% et trouver mes premiers financements. Autant vous dire qu’il n’y a pas vraiment eu de période de transition… Et que je n’ai pas trouvé de sources de financement tout de suite. D’autant plus que, dans ma précipitation, je suis passée à côté d’informations qui m’auraient énormément aidée à mon lancement… J’ai par exemple découvert trop tard j’avais le droit à une allocation, l’ARCE[1] si je la demandais au moment de la création de mon entreprise ! De même, je n’ai pas assez réfléchi aux implications du choix du statut de mon entreprise, et j’ai créé une EURL[2], étant seule… Résultat, mes perspectives de développement étaient limitées sans que je le sache, je n’ai pas pu inclure mon CTO ou mon comptable dans les statuts de mon entreprise lorsque j’ai voulu le faire ! Ce sont des décisions qui, ma présence ici aujourd’hui en est la preuve, n’ont bien-sûr pas empêché le succès de mon entreprise. Elles ont en revanche ralenti son développement : ce n’est que 5 ans après la création de mon entreprise en 2008 que j’ai pu commencer à me rémunérer, quand j’aurais pu le faire beaucoup plus rapidement. 

Comment maintient-on son équipe d’attaque sur cette période de démarrage plus ou moins longue ?

 Par sa propre motivation et détermination ! J’étais dès le départ complètement convaincue par le potentiel de mon entreprise. Et lorsque l’on croit sans faille à son idée, on arrive à transmettre cette conviction et à maintenir l’espoir de la réussite au sein de ses équipes !

Mais bien sûr, communiquer sa motivation ne suffit pas : l’important, c’est aussi de s’engager sans concession dans son entreprise. Pendant cinq ans, je n’ai pas hésité à couvrir tous les fronts et à travailler sans cesse pour FretBay. En somme, à tout faire pour que les espoirs que je communiquais à mes associés se concrétisent !

Être sur tous les fronts, votre recette du succès ?

« Je ne sais pas si l’on peut parler de recette, mais en tout cas, cela a marché sur FretBay. Pendant de nombreuses années, je faisais en sorte que FretBay tourne à plein régime, alors qu’il n’y avait pas encore de clients derrière, notamment pour que l’on commence à s’intéresser et à adhérer au projet… Lorsque je m’occupais du service après-vente par exemple, je n’hésitais pas à m’inventer plusieurs personnalités pour ne pas montrer que j’étais encore seule ! Je passais mes soirées à contacter un à un les annonceurs sur Ebay pour qu’ils proposent FretBay à leurs clients, et je leur affirmais que de nombreux transporteurs étaient déjà prêts à embarquer leur marchandise.

Parallèlement, je rentrais en contact avec toutes les sociétés de déménagement dont j’entendais parler, en leur promettant un business déjà florissant ! Et ce jusqu’à ma voiture : si à un feu rouge j’apercevais un transporteur, je sautais sur le frein à main pour profiter de cette minute précieuse pour les convaincre d’aller jeter un coup d’œil à mon entreprise…

Je n’ai, dès le début, laissé passer aucune opportunité de faire connaître FretBay. En 2010, j’ai pitché devant un jury pour intégrer une pépinière. Ce qui était délicat, c’est que FretBay n’était « qu’une plateforme digitale ». Un service, difficile à concrétiser, à distinguer de la concurrence… D’ailleurs, de quelle concurrence ? Mon jury ne comprenait pas vraiment où je me positionnais. Moi, je n’avais pas de doute : je méritais ma place dans cette pépinière, et ces questions trouveraient leur réponse une fois que je l’aurais intégrée. Je ne me suis pas démontée, et cela a payé, j’ai intégré la pépinière grâce à cette détermination !

En plus de tout votre engagement, comment avez-vous réussi à donner la visibilité nécessaire à FretBay ?

Premièrement, mon investissement et ma détermination m’ont valu d’être récompensée par de nombreux trophées : graine de boss, e-commerce, océan bleu, entreprise éco-innovante, leader française de demain… Si ces trophées n’ont pas ramené directement de l’argent à Fretbay, ils lui ont octroyé une visibilité manifeste (couverture médiatique, écho dans les écosystèmes concernés, notoriété de la marque…).

Mon entreprise a ainsi obtenu ses premiers clients, s’est lancée en Espagne et en Belgique, et j’ai pu envisager une levée de fonds en 2012.

Une levée de fonds en toute simplicité après tous ces succès ?

Je n’irais pas jusqu’à dire que la levée de fonds s’est déroulée en toute simplicité, mais je l’ai réussie, et ce contre toute attente ! On me disait que c’était trop tôt, que c’était quasiment impossible d’y arriver seule, que Paris était un petit écosystème et que 2, 3 échecs consécutifs me fermeraient les portes de toute autre tentative… Mais comme à mon habitude, j’ai décidé de foncer.

Effectivement, la période de levée de fonds est une période très délicate pour l’entreprise lorsque l’on est seul.e : il s’agit de se concentrer à 100% dessus pour convaincre les investisseurs, mais de ne surtout pas laisser de côté la gestion de l’entreprise pour que les chiffres se maintiennent ! Et se concentrer à 100% sur une levée de fonds, c’est éreintant. J’ai échangé avec de nombreux réseaux de business angels, certains très exigeants qui n’ont, à mon sens, pas respecté mon travail et mon investissement en comparaison du temps qu’ils me demandaient... Mais j’ai maintenu le cap et j’ai finalement conclu une levée de 500 000€ avec StarQuest et 6 business angels indépendants. Un objectif atteint avec succès donc !

Depuis, vous avez également créé MyBoxMan. Un lancement qui s’est déroulé plus en douceur ?

Oui, et non… MyBoxMan, c’est une plateforme de livraison collaborative mobilisant des coursiers à pieds, à vélo, en voiture… Pour des livraisons quotidiennes. Ma première erreur a été ici de créer une nouvelle entité sans me détacher proprement de la première, ni personnellement ni statutairement. Résultat : j’ai eu envie de parler de mes deux entreprises, qui sont assez proches dans leurs activités, et j’ai souvent perdu mes interlocuteurs. Un entrepreneur, c’est une entreprise, c’est un message à faire passer à la fois !

Par ailleurs, aidée du réseau acquis lors du développement de FretBay, MyBoxMan a rapidement acquis de la visibilité. J’ai vite eu l’opportunité d’aller pitcher en Irlande pour un concours. L’un des interlocuteurs n’était autre que Bill Ford, petit-fils du fondateur de Ford, et il a été séduit par MyBoxMan ! Tout est ensuite allé très vite. Il a choisi d’intégrer le service de coursier MyboxMan à toutes les futures Ford C3 mises sur le marché, et l’emballement était tel que l’on devait se lancer à New-York. Et c’est là où j’ai payé les frais de ma précipitation… A cette époque, MyBoxMan était un actif de FretBay. La non-séparation statutaire de FretBay et de MyBoxMan ne permettait pas à ce dernier de prendre son envol indépendamment des engagements de ma première entreprise. Et mes investisseurs ont mis un frein au départ de FretBay à l’étranger. Aujourd’hui, j’ai officialisé la séparation des entités et MyBoxMan va pouvoir prendre son envol sans obstacle.

Avec du recul, qu’est-ce que vous aborderiez différemment dans cette aventure entrepreneuriale ?

Je ferais moins de sacrifices. J’irais plus vite dans le développement de mon entreprise. Ne pas me rémunérer pendant si longtemps a été une erreur, ne pas lever plus de 500 000€ également. Des erreurs malheureusement assez répandues chez les femmes… Selon une étude Sista[3], les entrepreneures lèvent en moyenne 2,5 fois moins que les entrepreneurs ! Cela doit changer.

Quelle est votre plus grande fierté ?

J’en ai deux. La première, plus personnelle, c’est d’avoir eu un rêve, et de l’avoir concrétisé malgré tous les obstacles. Et la deuxième, c’est que cette concrétisation soit aujourd’hui créatrice d’emplois. Être entrepreneur.e, ce n’est pas simplement gagner de l’argent. C’est surtout donner un sens à ce que l’on accomplit.

[1] Aide à la Reprise ou à la Création d’Entreprise

[2] Entreprise Unipersonnelle à Responsabilité Limitée

[3] Collectif de femmes entrepreneures et investisseures

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