Midi-Entrepreneures : Isabelle Guyomarch [Laboratoire Ozalys]

Frédérique Cintrat, fondatrice de la plateforme de networking Axielles.com, auteur du livre « Comment vient l’ambition », anime les Midi Entrepreneures depuis 2 ans pour Bpifrance. L’objectif de ces rencontres est de mettre en relation entrepreneurs et porteurs/porteuses de projets, autour d’une invitée, au cours d’un interview sans filtre, qui raconte son parcours, l’envers du décor, afin d’échanger bonnes pratiques.
Cet évènement qui se tient habituellement en format présentiel est maintenu en format digital.

Démarrons notre échange.  Isabelle, je ne la connaissais pas. J’ai découvert son profil via les réseaux sociaux et notamment son statut de de femme à la tête d’une grande entreprise depuis quelques années.

En prenant contact avec elle, j’ai découvert un parcours époustouflant et jugé pertinent de partager son expérience de femme et de chef d’entreprise pour comprendre ce qui a motivé ses choix et son parcours.

Avant de devenir Entrepreneure, vous avez été salariée pendant plus de 20 ans. Sans esprit entrepreneurial au départ ?

Bonjour à tous. Oui, titulaire d’un BTS en compta-Finance, j’ai exercé pendant 1 an dans le secteur puis ai rejoint l’industrie pharmaceutique, où j’ai suivi un parcours classique de salariée à cadre pendant 20 ans. J’ai débuté à 23 ans comme Déléguée Médicale pour devenir Directrice Commerciale France à 40 ans.

Que s’est-il passé à 40 ans ?

Une sensation d’étouffement. La carrière prenait trop de place !  Elle devenait chronophage et énergivore. Je n’avais plus de dynamique. Vue de l’extérieur, j’avais tout, la réussite, l’argent, la famille, mais j’étouffais ! J’avais besoin de donner du sens à ma vie, changer l’ordre du monde qui m’entourait, et ai pris la folle décision (selon mon entourage) de tout arrêter au risque de tout perdre ! Il s’avère que la position sociale et le revenu ne font pas tout dans la vie !

Pourquoi racheter une entreprise dans le secteur des Cosmétiques plutôt que de la créer ? Il faut savoir laquelle et disposer de fonds ?

Mes choix sont à la fois passionnels et raisonnés. J’ai toujours pris toutes mes décisions de façon rationnelle et mesurée. J’ai conservé mon poste et construit le projet en parallèle de mon activité. Tout s’est fait graduellement et construit au fur et à mesure, en investissant 1h chaque jour à l’heure du déjeuner sur les recherches, en gardant le secret. Je n’en ai parlé à personne. J’ai passé du temps à réfléchir sur les projets, mon objectif était de racheter une entreprise de taille assez importante, en ciblant particulièrement le secteur de la Chimiothérapie.

C’est un saut dans le vide au départ ! C’est un entrainement physique et mental comme un grand sportif qui prépare un marathon. Rien ne procède du hasard, il s’agit d’une longue étape d’étude et de préparation essentielle (humaine, financière, environnementale), que ce soit pour une création ou un rachat d’entreprise.

Vous vous êtes lancée seule dans cette démarche. Avez-vous pu vous appuyer sur des experts ?

Etre Cheffe d’entreprise, c’est être seule ! Il faut savoir l’assumer. Les associés ou partenaires, ce sont des mariages forcés et non des mariages d’amour. Le saut dans le vide s’est fait seule. Il n’y a qu’un seul leader dans une entreprise, une seule personne qui porte psychologiquement le poids de l’entreprise.

Dans l’univers des startups, le poids de l’équipe et l’association de compétences complémentaires joue pourtant pour récolter des fonds ?

De mon côté, j’avais opté pour un autre modèle. Je suis également une femme de 53 ans d’une autre génération. Le choix du saut dans le vide, c’est aussi pour faire les choses différemment. Dans toutes les entreprises, il y a toujours une personne qui prend le leadership et qui porte l’entreprise.

L’engagement d’un collaborateur n’est pas lié à l’actionnariat. Si l’on a besoin d’un associé afin de se sentir moins seul et mieux supporter la pression, mieux vaut ne pas y aller. Il faut se sentir en capacité de porter une entreprise seule, tout en acceptant l’idée d’être accompagnée, conseillée.

Vous vous êtes donc décidée à racheter une usine avec de nombreux salariés.

Il s’agissait de 2 usines avec 250 salariés ; usines de parfums et de cosmétiques en grandes difficultés, créées 40 ans plus tôt par un papy-boomer qui revend à 70 ans à un ex. cadre supérieur qui rachète un an avant moi. J’ai poussé à la revente et ai racheté les usines au créateur initial. 3 mois après, krach boursier, le carnet de commandes s’effondrait. L’entrepreneuriat, c’est une surprise quotidienne, faite de hauts et de bas qu’il faut pouvoir assumer. Et savoir se préparer au pire, car rien ne se passe jamais comme dans les Business Plan. J’ai assuré cette crise économique d’ampleur inédite à l’époque !

Je n’avais pas les épaules assez larges pour remplir le costume. Cela s’est fait après. J’aime cette citation de Nelson Mandela : « le courage ce n’est pas de ne pas avoir peur, c’est de vaincre sa peur ! ».

J’avais choisi cette entreprise qui était faite pour moi. Le métier de cheffe d’entreprise s’apprend sur le terrain et non à l’extérieur ! Le costume se remplit petit à petit comme une carrière de salarié.

Lors du rachat, les usines travaillaient pour de grandes marques de cosmétiques et le carnet de commandes était vide, comment avez-vous fait ?

Je suis allée en larmes déposer mon 1er dossier de chômage partiel à l’inspection du travail. Même à ce moment, je n’ai pas regretté mon bureau de Neuilly.

Comment avez-vous rebondi ?

Il faut avoir une vision et croire en son projet. Ce qui vous sauve dans ces moments difficiles, c’est la capacité de surmonter les obstacles, de trouver d’autres ressources. La stratégie a été de se séparer de la moitié des clients, de se réorganiser, de reconstruire une stratégie. Puis je suis retournée voir les banquiers et leur ai dit que j’avais besoin de plus d’argent. Plutôt que de faire profil bas, j’ai rebondi. Dans les moments de crise, il faut innover, abandonner les recettes classiques. Il faut adapter la stratégie à la situation, aux évènements, aller chercher de l’argent et faire preuve d’adaptation permanente, savoir bien s’entourer également.

Après cette crise, vous sortez la tête de l’eau et les emplois sont maintenus. Que se passe-t-il ensuite ?

En 5 ans nous sommes devenus un fournisseur de référence du luxe mondial et reconnu comme tel. Quelques années après, ma vie a basculé après la découverte d’un cancer du sein de stade 3 agressif.

En tant que salariée, il est possible de s’arrêter 1 an. En tant qu’Entrepreneure, j’avais 250 salariés à ma charge, qui dépendaient de moi et 2 enfants (héritières potentielles). L’Entrepreneuriat, c’est à la fois gérer sa vie professionnelle, sa vie de femme indépendante, en plus de la douleur morale et les soucis.

Depuis l’épisode Covid-19, le sujet de la souffrance des chefs d’entreprise est très largement abordé dans les interviews. Avant ce n’était pas le cas, on ne parlait pas de cette souffrance de déposer le bilan. Nous sommes des êtres humains avant tout et pouvons aussi être malades.

Je dois à nouveau tout remettre en jeu :  non seulement sauver ma peau mais aussi ma société !

Comment fait-t-on humainement ? Avez-vous été remplacée ?

On trouve des ressources inépuisables. J’ai subi 2 chirurgies et 5 jours d’arrêt. Chimio le jeudi et le lundi j’étais debout à l’usine, pas fraiche mais j’y étais. J’ai dû aller puiser et mobiliser toutes les ressources physiques, psychologiques, intellectuelles. Dans l’entrepreneuriat, le bureau est toujours ouvert, nous n’avons pas droit au chômage. Des salariés se reposent sur nous au quotidien, on attend que vous donniez le cap, la vision.

Vos salariés et vos clients étaient au courant de la situation ?

Au début non, puis n’étant plus en mesure de le cacher, ils ont été mis au courant. En 2013, la visioconférence a été mise en place au sein de l’entreprise.  Les jours où je ne travaillais pas, je me sentais en danger. Mes salariés m’ont aidée à surmonter ma maladie.

J’ai également fait appel à l’une de mes filles pour m’épauler ayant appris que mes associés avaient fait visiter l’usine à des investisseurs chinois derrière mon dos. Ils cherchaient à vendre leurs parts, me considérant comme mourante. Pendant 1 an, j’ai gardé le silence et cherché une solution pour racheter leurs parts et retrouver ma liberté. Ma fille me sauve, en rejoignant le groupe, à la fin de ses études en 2016, en tant qu’actionnaire à 20 Ans. J’aurais certainement pu vendre, je pense que cela m’aurait tuée.

Après cette traversée de la maladie, je ressens le besoin de lui donner un sens et de m’engager plus largement avec ces femmes qui traversent cette épreuve, en démarrant un nouveau projet et en prenant ce virage vers la RSE. En 2017, je fonde le Laboratoire Ozalys avec mes 2 filles qui sont devenues mes associées. C’est une autre façon de donner du sens, de prendre ce virage avec tous les salariés qui m’ont aidée et soutenue, de porter ce projet avec eux, de l’affiner, une façon aussi de les remercier.

Je suis cheffe d’entreprise depuis 12 ans et ai déjà pris 3 virages.

Toute l’expérience acquise a finalement servi à créer votre propre marque à destination des femmes atteintes de cancer ?

Oui, les grandes marques de cosmétiques ciblent en général les femmes bien portantes ou aisées financièrement. Ozalys est une marque destinée aux femmes qui vont mal, qui ont perdu leur féminité, qui n’apprécient pas d’être dans leur salle de bain, synonyme de lieu de souffrance physique et morale intense et non de bien-être. Cela donne du sens, c’est une autre perspective.

Vous avez tout de suite pensé à l’International, déposé des brevets et fait les traductions nécessaires ?

En fait, je pense tout de suite grand, la marque doit être conçue d’emblée dès le départ, cela part également d’une ambition personnelle. Lors de la construction d’une maison, ce sont les fondations qui déterminent sa taille et sa hauteur.  D’où l’importance de la préparation du projet, pour lui fournir aussi des armes pour l’avenir. Ce projet fort, traduit dans 28 langues a aussi été créé pour être exporté dans le monde entier.

Pour y parvenir, nous avons   d’abord fait appel aux ressources internes qui étaient nombreuses, c’est aussi l’occasion de promouvoir les collaborateurs en interne, de les aider à se développer (90% de la compétence vient de l’interne) mais aussi fait appel à de nouvelles compétences. Le projet a mûri et avancé.

En parallèle, vous avez écrit un livre « Combattante », où avez-vous pris le temps ?

La nuit, je dors très peu. J’avais besoin de faire un zoom arrière sur cette épreuve et ce parcours. Le livre s’est écrit en 6 mois et est paru en Mars 2019.

Comment faites-vous aujourd’hui avec la crise Covid19 ?

En presque trois ans, la marque Ozalys s’est imposée dans plus de 30 pays dans le monde gagnant une reconnaissance des professionnels.  8 prix cosmétiques ont été gagnés. Le CA augmente et nous dépassons le stade de la startup et nous nous apprêtons à évoluer.

L’arrivée de la crise Covid19 nécessite des capacités d’adaptation très importantes, de faire appel à toutes les capacités de résilience pour préparer le groupe à surmonter la crise. Je me prépare encore à 1 an au moins de baisses de charges. Mon objectif est 0 licenciements. Personne ne doit rester sur le tarmac. Je préfère préserver mes collaborateurs et mes ressources très engagées depuis des années et couper les investissements en équipements ou charges externes, à l’inverse de ce que font beaucoup. Pour moi, c’est une responsabilité de penser à sauver l’entreprise, les ressources que sont les hommes/les femmes.

Est-ce qu’il y a une chose que vous n’auriez pas faite de de cette façon ?

Je ne me pose jamais la question. Le passé ne s’efface pas. Je conjugue en permanence le futur au présent.

Je suis fière d’avoir réussi à créer un vrai corps social soudé composé d’ingénieurs et d’ouvriers, dans le secteur du luxe. La fierté d’avoir réussi à réunir et concilier ces deux univers. Le 17 mars à midi, c’est avec l’ensemble des salariés que nous avons pris la décision de ne pas fermer l’usine et de continuer à travailler.

Comment trouvez-vous l’équilibre entre votre entreprise et votre santé ?

Ma santé c’est mon entreprise ! La femme entrepreneure ne s’arrête jamais. Elle doit également composer avec sa vie de femme et toutes les étapes, cela peut la rendre plus fragile à certains moments. Il faut comprendre que dirigeant malade ou non, l’entreprise ne ferme jamais. Je crains plus l’ennui que les ennuis, c’est sans doute la clé de mon endurance.

Que conseilleriez-vous à quelqu’un qui se lance avec peu de capitaux ?

Adapter son business Model à ses capitaux. Un projet qui ne trouve pas de financements n’est pas un projet viable, il faut l’abandonner et savoir écouter les signaux (les refus notamment). Un bon projet solide et raisonnable trouve toujours son financement. Etre en ligne avec son projet, en être intimement convaincu, cela va donner confiance aux financeurs.

Comment assurer la confidentialité du secret de la levée fonds ?

C’est une vraie question pour ne pas se faire voler son projet. Faire appel à des organismes sérieux tels que les Banques, Bpifrance.

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