7 questions à Xavier Ragot [OFCE] pour comprendre la reprise économique française

Selon l’Insee, la France devrait retrouver un niveau économique identique à l’avant crise sanitaire d’ici fin 2021. Xavier Ragot, président de l'Observatoire Français des Conjonctures Economiques (OFCE) et directeur de recherche au CNRS, revient sur la gestion économique du pays et sur la reprise de l’activité. 

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  • 01 octobre 2021
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xavier ragot

Bpifrance : D’un point de vue économique, la crise sanitaire a-t-elle été bien gérée par la France ?  

Xavier Ragot : Oui et il faut s’en féliciter. L’action du plan de soutien et du plan de relance a été efficace. Par rapport au reste du monde, la France a beaucoup chuté mais rebondi plus vite que les autres pays. Maintenant le débat va être, peut-être, de dire qu’on a trop donné dans certains secteurs. Certaines entreprises ont été surcompensées. On commence à avoir des données et on voit qu’il y a eu des effets d’aubaine dont il faudra discuter et mesurer précisément l’impact. Mais il est important de se souvenir qu’au moment où les choses ont été décidées, comme les différents fonds de solidarité et le PGE, nous étions tellement dans l’incertitude au niveau sanitaire que c’était nécessaire. Je serais pour dédramatiser ces montants vis-à-vis de l’enjeu.  

B : En mai dernier, vous parliez de la nécessité d’établir un deuxième plan de relance, l’Etat devrait annoncer prochainement un plan d’investissement pour « bâtir 2030 », vous en réjouissez-vous ?  

XR : Ce plan d’investissement est une bonne nouvelle. Les décideurs publics ont conscience que nous sommes très endettés mais qu’en même temps il faut profiter de la faiblesse des taux d’intérêts pour reconstruire l’économie. La bataille des idées a été gagnée pour l’instauration du plan d’investissement. Maintenant la mise en œuvre opérationnelle va représenter la partie la plus importante. L’essentiel réside dans la collaboration des projets avec différents acteurs pour imaginer et concevoir les bons dispositifs et que ça ne paraisse pas juste comme l’augmentation des budgets des ministères. Il y a plein d’options opérationnelles, il faut du concret et de la gouvernance qui montrent comment faire de la politique d’investissement. Cependant, force est de constater qu’on ne sait pas vraiment ce qui va être décidé ni par qui il a été conçu.  

B : En parlant d’investissement, comment expliquez-vous que les entreprises aient continué d’investir malgré la crise ?  

XR : C’est une crise très différente de celle de 2008. Celle que l’on vit en ce moment est sanitaire, on sait qu’elle sera limitée dans le temps. Après la crise des subprimes, on ne savait même plus quelle était la santé des banques et du système financier dans sa globalité. C’était une situation beaucoup plus complexe à gérer. Avec cette pandémie, les acteurs économiques ont compris qu’il fallait maintenir leur projet, que c’était le moment de le faire pour prendre de l’avance lors de la reprise de l’activité. En parallèle, l’Etat s’est endetté avec une projection dans le monde d’après en valorisant les technologies et le télétravail. Dans l’ensemble, les décisions d’investissement sont relativement bien soutenues et pour de bonnes raisons, nous sommes en sortie de crise et la croissance repart, les entreprises françaises doivent donc être prêtes à répondre à la demande de consommation à venir.  

B : Tout ceci explique les prévisions d’un taux de croissance de 6,3 % d’ici fin 2021 et un retour à une activité similaire à l’avant crise ?  

XR : Bien sûr, les derniers chiffres montrent que le soutien à l’économie a été réel et efficace. Dans l’ensemble, beaucoup d’argent a été dépensé, à la fois pour soutenir les entreprises, mais aussi les ménages. En retrouvant les niveaux de 2019, la France va connaître un rebond naturel de l’économie. L’OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) prévoit un taux de croissance de 4 % en 2022, mais on a encore plein d’incertitudes. Il peut y avoir des aléas à la hausse, la dynamique pourrait être encore plus importante et on pourrait être surpris de la vigueur de l’après-crise si les ménages consomment beaucoup. Pendant les différents confinements, 170 milliards d’euros ont été épargnés par les Français, la relance passe notamment par la dépense de cette épargne dans l’économie.  

B : La France est-elle championne du monde dans la gestion de la crise sanitaire ?  

XR : En tant que Français nous avons notre côté chauvin qui nous pousse à croire que nous sommes des modèles. La gestion française est assez bonne par rapport à l’international, mais on peut la comparer à la gestion sanitaire. Nous sommes mal partis au niveau de la vaccination, pourtant aujourd’hui nous avons l’un des taux les plus élevé au monde. Il semble qu’il y a un tropisme français de partir en retard mais d’arriver dans les premiers.  

B : Dans le plan de relance, l’Etat a mis l’accent sur la réindustrialisation du territoire, pensez-vous que la France puisse rattraper son retard par rapport à d’autres pays européens comme l’Allemagne ?  

XR : Au début de la création de la zone euro, la France et l’Allemagne avaient la même balance extérieure. Pourtant depuis 20 ans, l’Allemagne est le pays le plus exportateur du monde et la France la moins exportatrice de la zone euro. Cette divergence est énorme. Alors qu’on a plus ou moins la même spécialisation industrielle dans des secteurs comme l’automobile, la chimie, les machines-outils… Depuis le milieu des années 1990, l’Allemagne a complètement investi dans son industrie avec un ensemble de politiques orienté sur la compétitivité-coût, ce qui lui a permis d’accélérer la modernisation de son économie.  

A l’inverse la France a pendant longtemps beaucoup désinvesti dans son industrie. Les chiffres récents sont décevants en première lecture mais ce dont on parle aujourd’hui se joue sur les 5 à 10 prochaines années. Nous sommes au début d’une phase de reconstruction d’un tissu industriel. Il faudra de la patience et persévérer en ce sens pour observer des résultats concrets. On commence tout juste à observer un retournement des tendances à travers des critères internationaux d’attractivité.  

B : La pénurie de main d’œuvre dans l’industrie peut-elle être considérée comme l’un des indicateurs ? 

XR : En effet, j’ai une lecture positive des pénuries de main d’œuvre. L’industrie se remet à créer de l’emploi, il faut donc qu’elle réapprenne à attirer des personnes en rendant le secteur plus attractif, pourquoi pas en augmentant les salaires, à travers des formations, en adoptant des politiques de télétravail et en ayant des réflexions sur la pénibilité des métiers. Le dialogue social reste la faiblesse de la France, mais pour attirer les talents il est nécessaire de retrouver un dialogue social efficace.