Ardavan Safaee [Pathé Films] : "Au début de la crise, on était tous sidérés !"

Cette semaine, Bpifrance fait son cinéma. A l’occasion du Festival de Cannes, nous sommes allés à la rencontre d’Ardavan Safaee, le président de Pathé Film France, pour recueillir sa vision sur l’état du secteur face à la crise sanitaire et sur ses transformations.

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  • 05 juillet 2021
  • Temps de lecture: 6 - 7 min
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162 jours de fermeture pour les salles obscures (chiffre CNC) face auxquels l’industrie du cinéma a rebondi tant bien que mal. La crise sanitaire a forcé le secteur à modifier ses pratiques, tant dans la production que dans la distribution. Les producteurs doivent trouver de nouvelles façons de collaborer avec les géants de la vidéo, tels que Netflix ou Amazon.

Ardavan Safaee, président de Pathé Films, nous offre un point de vue nourrit de ses nombreuses expériences dans le domaine. Après avoir créé sa propre société de production avec l’acteur Grégoire Colin, être passé par plusieurs entreprises (Elzevir Films et Bonne Pioche), ce producteur arrive chez Pathé France en 2015 et gravit rapidement les échelons. Directeur de production en charge des budgets, il passe en quelques années directeur général, pour être aujourd’hui président de la société, nommé il y a un an par Jérôme Seydoux, le propriétaire.

Bpifrance : En quoi consiste votre métier de président chez Pathé Films France ?

Ardavan Safaee : Le sens de mon métier est de créer des relations directes avec les talents, les auteurs et les réalisateurs. Pathé a toujours été une espèce de maison, et on cherche à le rester. On a toujours eu ce lien particulier, car on a toujours pensé que notre travail était de faire en sorte qu’ils se sentent chez eux pour travailler avec eux sur le long terme. L’idée est qu’ils soient libres de créer, d’écrire et de réaliser, tant des films que des séries. Ce sont des gens qui bougent beaucoup, ils ne sont pas vraiment sédentaires. Ils ont cette liberté de penser et de mouvement. Le management du temps n’est pas le même chez un talent que chez nous, on les laisse faire et leur donne un espace de création. Nous travaillons évidemment avec d’autres producteurs extérieurs qui amènent les projets et qui prennent des risques en fabriquant les films à nos côtés.

Bpifrance : Quelles sont les activités de Pathé Films et où se situe cet acteur dans l’industrie ?

Ardavan Safaee : Ayant eu régulièrement ces quinze dernières années les tops films au box-office français, on peut estimer qu’on fait partie des leaders du secteur. Mais aussi par l’envergure des projets qu’on instigue. En tant qu’exploitant de salles, c’est aussi certainement grâce à notre rôle de distributeur. Pathé a le plus grand réseau de salles en France. On cherche à garder cette place en maintenant un niveau d’investissement dans les films de cinéma et en créant des événements à chaque sortie. Toutefois, le système est très interdépendant entre structure artisanale et structure plus importante telle que Pathé. On a besoin les uns des autres. On n’aurait pas été capable de lancer de grands projets tels qu’un Astérix, un Trois Mousquetaires ou Notre-Dame si ce travail de recherche et développement, de découverte de talents et de nouvelles générations n’avait pas été fait par d’autres.

Bpifrance : Justement, soutenez-vous financièrement ces petites structures ?

Ardavan Safaee : Oui, c’est un système assez vertueux. Ce qu’on met en branle pour générer des entrées en salle et soutenir l’économie pour le secteur descend vers des structures plus petites, notamment grâce au système de fonds de soutien et de répartition du CNC. Le fonds de soutien est alimenté par une taxation sur les entrées des films français ou étrangers et le CNC gère sa répartition. Une partie vient sur nos films, une autre partie va sur les autres, notamment pour les soutiens sélectifs. Ce sont des projets qui ont plus de mal à se faire financer, et qui ont besoin d’un soutien différent de celui du marché pur. Ce système fait d’un maillage de nombreuses petites à moyennes structures est nécessaire à la diversité et la création et permet aujourd’hui qu’un Guillaume Canet, par exemple, fasse un Astérix.

Bpifrance : Les salles de cinéma sont restées fermées pendant presque 7 mois. Comment Pathé Films a vécu cette crise sans précédent ?

Ardavan Safaee : Au début de la crise, on était tous sidérés. Très factuellement, le jour où le confinement a été décrété, 5 productions se sont arrêtées net, avec une perte globale d’un million d’euros. C’était du jamais vu. La donnée extrêmement importante, c’est que nous étions en pandémie, et on a tous découvert que cette ligne n’était pas couverte par les assurances. On a ensuite perdu beaucoup d’argent à cause du décalage des sorties. Un exemple avec Les Tuches 4, qui devait sortir à Noël 2020, est reporté à Noël 2021 ! L’argent est immobilisé pendant un an et les frais financiers courent. Ce report, nous n’y étions pas habitués par rapport aux américains qui faisaient déjà ça hors Covid. Avatar 3 de James Cameron, ça fait 10 ans qu’il est censé sortir.

Bpifrance : Comment avez-vous adapté votre activité durant cette période ?

Ardavan Safaee : Côté Pathé Films, on a quand même réussi à s’en sortir correctement car les chaînes de télévision ont eu besoin d’être alimentées en contenu. On s’est retrouvé d’un coup avec une forte demande, de fait, parce que les gens étaient devant leur télévision tous les soirs. On bénéficie d’un catalogue important de plus de 1 000 films. C’est notre poumon financier, il nous donne une assise financière globale chaque année en dehors du risque pur des sorties de films. L’augmentation des ventes via le catalogue a fait que c’était plutôt une bonne année malgré la crise. L’impact de nos pertes liées aux investissements à risque ne se verra qu’en 2022.

Bpifrance : Cette situation a-t-elle créé de nouvelles idées côté projection ?

Ardavan Safaee : Il était très difficile pour nous d’avoir des salles fermées car l’exploitation est notre cœur de métier, et dans le même temps de trouver des alternatives avec du cinéma en plein air ou autre, car c’est à l’encontre de notre philosophie. On a fait en sorte de tenir la structure, qui était saine, mais en danger du fait de cette fermeture. En revanche pour pallier la fermeture, l’été dernier, Dany Boon a eu l’idée de proposer son film uniquement sur plateforme. Le contexte de pandémie nous a donné l’occasion pour la première fois de produire exclusivement pour Netflix.

Bpifrance : Pensez-vous que les offres délinéarisées telles que Netflix, Disney +, ou encore la nouvelle plateforme française Salto font concurrence aux salles ou au contraire les soutiennent ?

Ardavan Safaee : Les premiers concurrents des plateformes sont les chaînes de télévision, payantes ou gratuites. Ce sont elles qui sont le plus affectées, car il y a du temps de visionnage qui se déplace massivement vers ces concurrents. Pour le cinéma, la concurrence ne se trouve pas tant sur l’objet salle que sur la relation avec les talents. Ces plateformes bénéficient aujourd’hui d’investissements énormes par rapport à un TF1 ou à un Canal +. Le nombre d’abonnés de Netflix lui permet d’investir 15 à 20 milliards de dollars par an dans du contenu. Ils travaillent avec nos talents et grâce à leur budget ils accèdent à un niveau de qualité de film auquel on ne pouvait pas accéder avant avec le budget des chaines françaises. Mais pour Pathé, c’est d’abord un partenaire, car on leur vend du contenu de notre catalogue et on fait des films avec eux, comme Le Chant du Loup par exemple.

Bpifrance : En quoi Netflix bouscule l’industrie du cinéma français ?

Ardavan Safaee : Netflix, c’est une opportunité de travailler différemment, car elle nous force à nous poser de nouvelles questions : Comment attirer les gens en salle ? Quelle typologie de film faut-il faire ? Doit-on produire avec eux, et pour eux ? Il faudra sortir du carcan purement français, s’internationaliser. Jusqu’à maintenant, il y avait la barrière de la langue sur l’export. Les prix allaient du simple au triple ou au quadruple pour l’adaptation d’un film français, ce qui n’existe pas sur les plateformes, comme avec la série Lupin par exemple. Notre chiffre à l’export représente 10 à 15 % de notre chiffre d'affaires général, ce qui n’est pas très réjouissant. Les plateformes sont une opportunité pour mieux exporter nos films et pour faire des projets qui ont plus de valeur internationale.

Bpifrance : Justement, le poids des plateformes et en particulier celui de Netflix ne devient-il pas trop lourd ?

Ardavan Safaee : D’une part il y a une vraie concurrence, Netflix n’est pas seul, Amazon arrive en force avec MGM, et Disney + a quand même beaucoup d’abonnés. De manière prévisionnelle, les estimations montrent que Disney + dépassera Netflix en termes de nombre d’abonnés dans les dix ans qui viennent. Pas en chiffre d’affaires, car ils ont un vivier d’abonnés très important en Inde ou en Asie, où les prix sont inférieurs. La deuxième raison, c’est que Netflix ne peut pas produire seul. Ils sont toujours obligés de passer par des producteurs indépendants, qui apportent les projets. L’alliage de cette concurrence, et leur besoin de créateurs indépendants fera qu’il y aura toujours une diversité.

Netflix, Spotify ou Deezer ont créé une segmentation des cibles de visionnage ou d’écoute des programmes. Aujourd’hui, quand vous regardez un film à la télévision ou au cinéma, c’est une expérience collective. Cependant, avec Netflix, chacun est sur sa tablette ou son écran avec son type de série. Pour le coup, l’uniformisation existe assez peu, car il y a tellement de choses différentes sur Netflix, dont finalement on entend parler assez peu mais qui font un carton à l’autre bout du monde.

Bpifrance : Ardavan Safaee, comment voyez-vous le cinéma dans 10 ans ?

Ardavan Safaee : J’ai l’impression qu’il y a un mouvement de polarisation des films, qui commence d’ailleurs déjà. Il y aura de très gros films à ambitions visuelles et sonores spectaculaires. Je ne sais pas s’il y aura moins d’entrées, mais il y aura peut-être moins de films. Et de l’autre côté, il y aura des films de recherche, à plus petit budget. Le budget moyen des films dits “du milieu” en France est passé de plus de 4 millions d’euros à 3 millions aujourd’hui, avec plus de difficultés à se faire. J’imagine que dans 10 ans, on aura ces gros projets, américains, européens, qui seront dans les salles de cinéma, et des films à budget assez peu élevé (2 ou 3 millions d’euros) qui se financeront par le marché international et qui permettront aussi de renouveler les talents chaque année. Finalement, les films intermédiaires, qui se feront plus avec les plateformes, et différemment, vont changer la typologie des films.

Bpifrance : En quoi les plateformes vont-elles bousculer le cinéma en tant qu’art ?

Ardavan Safaee : Elles nous amènent à faire des films pour une génération plus jeune que celle qui fréquente la salle. Ça donnera à la fois une nouvelle génération de talents, de réalisateurs, de comédiens, qui ont une manière de travailler qui sera beaucoup plus internationale, dans le fond et la forme. On le voit déjà avec les réalisateurs qu’on peut rencontrer. Ils ont déjà intégré que la forme a autant voire plus d’importance que le fond. Ce qu’on a un petit peu oublié en France depuis quelques décennies, on accorde plus d’importance au fond, même si ça a donné quand même beaucoup de chefs-d'œuvre. Il faut trouver le bon équilibre.